Banque de Luxembourg Investments - Retour du mercantilisme : quel impact sur les marchés obligataires ?

05/05/2025 - source : Patrimoine 24

Doctrine économique qui a connu son apogée dans les Etats-Unis du XIXe siècle, le mercantilisme revient au-devant de la scène avec le déploiement à marche forcée par la nouvelle administration Trump d’une politique économique et industrielle protectionniste. Pour comprendre la situation actuelle ainsi que la réaction vive des marchés financiers face à cette nouvelle donne, une mise en perspective s’impose.

guy wagner rsJean-Philippe Donge, Head of Fixed Income

Le mercantilisme est une doctrine économique qui vise à accumuler des richesses par des excédents commerciaux et des mesures protectionnistes. Elle trouve une partie de ses racines au XVIIe siècle, en France sous Jean-Baptiste Colbert, ministre des Finances de Louis XIV, avant d’être largement adoptée dans l’Amérique du XIXe siècle y façonnant durablement les échanges commerciaux, les industries et l’emploi.

Les récentes mesures protectionnistes de Donald Trump marquent une résurgence de cette doctrine dans la politique contemporaine.

Pour bien comprendre les enjeux liés à cette nouvelle configuration, nous allons, dans les lignes qui suivent, tenter de retracer son influence aux États-Unis, en comparant ses débuts avec les politiques colbertistes, en explorant l’ère des tarifs douaniers, le virage vers le libre-échange au XXe siècle, les bouleversements liés à l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, et enfin les ambitions actuelles de Donald Trump.

Nous nous inspirons de diverses publications sur le sujet mais aussi des interventions récentes de Scott Bessent, secrétaire au Trésor américain et Howard Lutnick, secrétaire au Commerce du gouvernement Trump. L’objectif final étant de comprendre dans quelles mesures le mercantilisme continue d’influencer l’économie américaine et mondiale et quel est son impact potentiel sur les marchés financiers, entre promesses de relance industrielle et risques de tensions globales.

Retour sur les fondations du mercantilisme : de Colbert à Hamilton

Jean-Baptiste Colbert fut l’incarnation des débuts du mercantilisme dans la France du XVII siècle. Son ambition était de renforcer la puissance nationale par des droits de douane élevés sur les importations et des subventions aux industries domestiques, comme le textile. A l’époque, cette stratégie a permis à la France d’accroître ses réserves d’or et d’argent, tout en posant les bases d’une économie plus autosuffisante. Les politiques de Colbert, rigides mais efficaces, ont ainsi transformé le paysage industriel français.

Un siècle plus tard, au lendemain de leur indépendance, les États-Unis ont repris cette logique pour soutenir leur industrialisation. Ainsi, dès 1789, le Tariff Act, porté par Alexander Hamilton, premier Secrétaire au Trésor, marqua les débuts de cette politique. Hamilton, convaincu que l’industrie nationale était essentielle à l’indépendance, imposa des droits de douane pour protéger les manufactures face à la concurrence britannique, tout en finançant le gouvernement. Il voyait dans ces mesures un moyen de transformer une économie agraire en une puissance industrielle. Sous son influence, les Etats-Unis maintinrent, tout au long du XIXe siècle, des tarifs élevés ; ces derniers atteignant près de 50% à la fin des années 1890 (avec les tarifs McKinley). Au cours de cette période, l’industrie américaine s’est épanouie, employant toujours plus de main-d’œuvre et jetant les bases d’une puissance économique mondiale.Contrairement à la politique de Colbert en France, pour les Etats-Unis, l’objectif n’était pas tant d’amasser des métaux précieux que de bâtir une base industrielle solide. Ce pragmatisme a porté ses fruits, propulsant le pays vers un statut de géant économique à l’aube du XXe siècle.

Le XXe siècle : le tournant du libre-échange

La Première Guerre mondiale marque un changement de paradigme. Dès 1913, les coûts exorbitants du conflit poussèrent les Etats-Unis à instaurer un impôt sur le revenu. Initialement conçu comme une mesure temporaire pour compléter les revenus des droits de douane, cet impôt est devenu permanent, réduisant d’autant la dépendance des finances publiques aux tarifs douaniers. Après la guerre, bien que les tarifs aient connu un bref regain dans les années 1920, l’urgence de financer la reconstruction mondiale et de stabiliser l’économie incita à une approche plus mesurée, préparant le terrain pour un futur davantage tourné vers le libre-échange.

Ainsi, le XXe siècle a vu un changement radical avec l’abandon progressif du protectionnisme (à ce titre, notons l’échec de l’épisode de 1930 avec le Tarif Smoot-Hawley qui aggrava la Grande Dépression entamée en 1929). Dès 1934, la Loi sur les Accords Commerciaux Réciproques a réduit les tarifs. S’inspirant de la théorie de David Ricardo selon laquelle les nations prospèrent en se spécialisant, les États-Unis ont ainsi misé sur l’exportation de machines et de biens à forte valeur ajoutée, tandis que les autres besoins étaient comblés par des importations à moindre coût. Cette ouverture a coïncidé avec l’émergence de déficits commerciaux, mais ceux-ci n’étaient pas perçus comme une menace immédiate. L’économie restait robuste, portée par une croissance modérée et des investissements étrangers, illustrant une logique où l’efficacité mondiale primait sur les excédents chers aux mercantilistes.

L’entrée de la Chine dans l’OMC : un choc néo-mercantiliste

L’accession de la Chine à l’OMC en 2001 a bouleversé cet équilibre. Grâce à une monnaie sous-évaluée et des subventions massives, la Chine a inondé le marché américain (et mondial) de produits bon marché, faisant bondir ses exportations vers les États-Unis. Cette stratégie néo-mercantiliste a eu un effet dévastateur sur l’emploi manufacturier américain, qui a chuté d’un tiers entre 2000 et 2010, avec des millions de pertes attribuées à la concurrence chinoise.Le déficit commercial avec la Chine a explosé, atteignant des centaines de milliards par an, tandis que le déficit total des biens franchissait le trillion de dollars en 2023.

Cet afflux d’importations a pourtant eu un avantage : il a freiné l’inflation, maintenant les prix bas pour les consommateurs américains. Ce bénéfice s’est, cependant, fait au prix d’une désindustrialisation marquée, particulièrement dans les régions dépendantes de la production. A l’inverse de la complémentarité prônée par Ricardo, la montée en puissance de la Chine a supplanté des pans entiers de l’industrie américaine, révélant les limites du libre-échange.

 

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Par Jean-Philippe Donge, Head of Fixed Income

 

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