Dans un contexte de rivalité technologique sino-américaine, l'administration Trump adopte une stratégie de dépendance contrôlée plutôt que d'embargo total, autorisant certaines exportations de semi-conducteurs vers la Chine. Au cœur de ces tensions géopolitiques, TSMC exploite sa position dominante pour transformer les restrictions commerciales en opportunités de croissance, tout en naviguant dans un environnement à risques accrus.
Raphaël Fürst, Financial Analyst
En octobre 2022, l’administration Biden avait introduit des contrôles d’exportation pour limiter l’accès de la Chine aux semi-conducteurs et aux équipements de fabrications les plus avancés, suivis de durcissements en octobre 2023, décembre 2024 et plus récemment en avril 2025. Ces mesures visaient à freiner la modernisation militaire chinoise et ses capacités de développement dans l’intelligence artificielle.
Aujourd’hui, après trois années de restrictions croissantes, l’administration Trump opère un changement de cap stratégique. Plutôt que de maintenir cette logique de confinement total, Washington adopte une approche plus nuancée en ré-autorisant l’exportation vers la Chine de certaines puces (comme les GPU H20 NVIDIA), dont la production est sous-traitée à la société taïwanaise Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) tout en préservant l’accès exclusif aux technologies de pointe. Cette inflexion marque un passage de la restriction pure à la gestion de la dépendance. C’est dans cette logique qu’en juillet 2025, le secrétaire au commerce américain, Howard Lutnick, déclarait vouloir rendre les développeurs chinois « accros à la technologie américaine » tout en leur refusant l’accès aux puces les plus avancées. Cette stratégie permettrait ainsi aux Etats-Unis de maintenir la Chine à un pas derrière, dans une dépendance soigneusement calibrée.
Offrir assez pour maintenir l’engagement chinois dans l’écosystème technologique américain, mais pas assez pour permettre une émancipation technologique. Cette dépendance dosée transforme chaque puce exportée en un lien de subordination invisible mais structurel. Les semi-conducteurs entrent désormais dans une logique qui rappelle une certaine stratégie britannique du XIXe siècle : Imposer une dépendance afin, d’un côté de corriger un déséquilibre commercial et de l’autre de limiter l’essor industriel et ainsi restreindre l’autonomie stratégique. Sauf qu’aujourd’hui cette stratégie se fait sans canonnières mais plutôt en imposant des restrictions d’export de technologie américaine et européenne.
Cette levée de restriction d’exportation de ces puces vers la Chine constitue une aubaine directe pour TSMC. En tant que fabricant de ces GPU H20 pour NVIDIA, le géant taïwanais peut ainsi maintenir un flux de commandes vers la Chine tout en respectant les nouvelles règles américaines, naviguant habilement entre opportunités commerciales et contraintes géopolitiques.
Pour rappel, afin de mieux illustrer le rôle des sociétés comme NVIDIA et TSMC dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs, nous pourrions les comparer respectivement à un cabinet d’architectes et à une société de construction. D’un côté les sociétés spécialisées dans le « design » des puces (p.ex. NVIDIA) conçoivent et modélisent l’architecture des circuits intégrés. De l’autre côté, les fonderies (p.ex. TSMC) utilisent ces plans afin de fabriquer physiquement les puces, à l’image d’un constructeur qui édifie un bâtiment à partir des plans d’un architecte.
Comment TSMC tire parti de sa position dominanteAu cœur de ce remaniement géopolitique se trouve donc TSMC qui, d’un côté peut profiter de certaines opportunités, mais qui, d’un autre, opère dans un environnement à risque accru. A ce jour, TSMC produit plus de 90% des puces les plus avancées au monde (3nm et moins), tant recherchées tant par les géants de la tech que par les gouvernements eux-mêmes. En effet, la société taïwanaise se voit ouvrir en grand les portes aux Etats-Unis, au Japon et en Allemagne afin d’y établir des sites de production (fonderies). Des prêts colossaux, des subventions ainsi que des incitations fiscales font partie des packages offerts à TSMC.
Ces relocalisations permettent à ces pays hôtes de réduire leur dépendance à Taïwan, de garantir un accès direct et prioritaire aux puces les plus avancées, de créer des emplois, de relancer des écosystèmes de haute technologie, mais surtout de capter une part plus grande de la chaîne de valeur (design + production + assemblage) et ainsi réduire les importations, et dans une moindre mesure créer des capacités exportables. Les Etats-Unis dominent la chaîne de valeur en amont au travers de sociétés comme NVIDIA, Alphabet, Microsoft, Broadcom, etc. qui excellent dans le design des puces, tandis que la production est sous-traitée en grande partie à TSMC.
Avec des subventions massives et incitations fiscales d’un côté, et des risques géopolitiques de l’autre, TSMC peut d’une certaine manière tirer profit de cette situation. La société bénéficie de fondamentaux difficilement contestables qui incluent :
Une avance technologique de plusieurs années grâce à une maîtrise industrielle unique et des dépenses massives en recherche et développement (≈$6 milliards en 2024) ;
Des économies d’échelles difficilement réplicables sur base de dépenses en actifs fixes de plus de $30 milliards par an ; et
Une clientèle captive de par les coûts de transfert de fournisseurs (si existant) très couteux.
Ces avantages structurels lui permettent de naviguer au travers des aléas géopolitiques avec une certaine sérénité.
Les relocalisations donnent ainsi l’occasion au géant taïwanais de réduire le risque géopolitique en se diversifiant géographiquement et ainsi de se protéger contre le « risque Taïwan » qui comprend un risque d’invasion et plus récemment des menaces tarifaires1 . De plus, avec des restrictions d’exportation vers la Chine d’équipements américains (p.ex. Applied Materials2 ), néerlandais (p.ex. ASML2 ) et japonais (p.ex. Tokyo Electron2 ) permettant de fabriquer les puces les plus technologiquement avancées, TSMC a le bénéfice de pouvoir profiter de son quasi-monopole en ayant un accès privilégié à ces équipements critiques. Ses concurrents chinois étant eux, contraints de trouver des alternatives souvent plus coûteuses et bien moins efficientes.
Une autre opportunité pour TSMC dans ce contexte de diversification géographique, notamment par l’établissement d’usines aux Etats-Unis, réside dans la réduction du risque de change. En effet, avec plus 65% de son revenu généré aux États-Unis mais 75% des coûts facturés à Taïwan en devise locale, TSMC à récemment souffert de la dépréciation du billet vert face au dollar taïwanais3 . La localisation d’une partie de sa production aux Etats-Unis, lui permettrait de mieux aligner ses revenus et ses dépenses dans une même monnaie et de réduire ainsi la sensibilité de ses marges aux fluctuations de taux de change USD/TWD. Cette opportunité reste cependant relative et conditionnelle, car les coûts de production aux Etats-Unis sont plus élevés qu’à Taïwan (salaires, services, maintenance, niveau d’utilisation des actifs fixes).
Il est donc primordial pour TSMC d’exploiter son positionnement unique afin de faire valoir son pouvoir de fixation des prix et de bénéficier de suffisamment de subventions lui permettant de mitiger ces nouveaux défis économiques et opérationnels. Comme le mentionnait le CFO de TSMC, Mr. Wendell Huang, lors de la publication des résultats du 2e trimestre, six facteurs déterminent le taux de profitabilité de la société : le développement et la montée en puissance des technologies de pointe, la tarification, l’utilisation des capacités, la réduction des coûts, le mix technologique et le taux de change.
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Par Raphaël Fürst, Senior Financial Analyst
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