Ecofi - Le Mensuel : "Rara avis in terris nigroque simillima cygno"

06/02/2025 - source : Patrimoine 24

Il y a de ces choses que l’on sait latentes, qui ont le potentiel de tout bouleverser, mais dont la probabilité d’occurrence nous paraît mince. Lorsqu’elles finissent finalement par survenir, tout devient alors évident, mais rares sont ceux qui s’étaient préparés à leurs conséquences.

Florent Wabont rencontre Florent Wabont, Economiste

Ce concept, de prime abord alambiqué, c’est celui du « cygne noir ». Popularisé et transposé dans le domaine financier par Nassim N. Taleb, il illustre l’idée que les événements radicaux improbables ne le sont en fait pas tant que cela. Sur la seule journée du 27 janvier dernier, la capitalisation boursière de la société Nvidia a fondu de 589 milliards de dollars. La cause : un nouvel outil d’intelligence artificielle (IA) baptisé « DeepSeek ». Sa particularité : développé en Chine, il utiliserait a priori moins de ressources informatiques pour obtenir des résultats similaires à ceux de ses concurrents américains. Quels enseignements tirer du « moment DeepSeek » ?

Les premières données de l’année ont plutôt conforté notre scénario. La zone Euro, sans être évidemment tirée d’affaire, a montré des signes de stabilisation, voire de timide redressement conjoncturel. Les États-Unis, continuent de défier la gravité. En outre et conformément à nos anticipations, D. Trump s’est montré moins agressif vis-à-vis de l’Europe, en modérant son discours concernant les droits de douane. Mais ne crions pas victoire trop tôt.

Sans surprise, la BCE a baissé ses taux lors de sa réunion de janvier, tandis que la Fed a opté pour un statuquo. Pour ces deux institutions et d’autres, les enjeux ne sont pas similaires, mais elles partagent toutefois une même ambition, celle de la quête du taux neutre.

Ce taux « magique » dont nous discutons, dans ces colonnes notamment, l’existence et le niveau depuis plusieurs années. Celui qui équilibre l’épargne et l’investissement. Pour les banques centrales et en l’absence de perturbations, s’acheminer vers celui-ci est l’objectif ultime. Mais toutes ne devraient pas s’y rendre avec la même urgence.

Dans la veine de notre thèse d’un cycle monétaire asynchrone développée dès le mois de mai 2024, il nous semble que la Fed dispose du luxe d’attendre quelque peu, tandis que la BCE ou la BoE ont encore urgence à baisser leurs taux.

Dans son utilisation, DeepSeek est semblable à ChatGpt et porte le même nom que l’entreprise qui l’a développé. Trois éléments (au moins) les distinguent néanmoins. Le premier est que DeepSeek est une entreprise chinoise, contrairement aux leaders américains du domaine.

Le second est que son utilisation nécessite a priori moins de ressources, pour des résultats similaires. Le troisième, sans doute le plus important, est qu’il s’agit d’un outil « open source ». Autrement dit, son fonctionnement est ouvert et transparent, permettant aux utilisateurs les plus avertis de le comprendre et de le modifier.

La réponse des marchés ne s’est pas fait attendre. Nvidia, leader dans la fourniture de puces graphiques nécessaires aux algorithmes d’IA, a perdu 17% sur la seule journée du 27/1. La raison ? Imaginer que l’on puisse en faire autant, voire plus, sans aller toujours plus loin dans la course à la puissance. Dans ce contexte, il convient de rappeler le paradoxe de Jevons. Ce dernier stipule qu’une amélioration de l'efficacité énergétique d'une ressource (consommation par unité d'énergie) peut mener à une augmentation de sa consommation, plutôt qu'à une réduction. En outre, le « moment DeepSeek » rappelle à quel point l’environnement géopolitique est multidimensionnel. La guerre au sens propre du terme. La guerre commerciale. Et, bien sûr, la guerre technologique.

S’il est encore trop tôt pour déterminer s’il s’agit d’un changement de paradigme pour l’IA, nul doute en revanche que les entreprises américaines prennent cette menace au sérieux. En outre, cela ne remet pas en cause l’avancée des technologies d’IA dans nos vies et dans l’économie. Ni qu’elle ne vienne se poser comme une « cerise sur le gâteau » des gains de productivité enregistrés depuis la pandémie aux États-Unis…

 

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Rédigé par Florent Wabont, Economiste chez Ecofi

  

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