Depuis plusieurs années maintenant, nous avons une conviction : la décennie 2020 marque une rupture avec la précédente. Le changement de régime en matière de risque géopolitique est un des ferments de ce tournant, et les évènements qui se sont déroulés au cours du mois de juin entre l’Iran et Israël viennent nous le rappeler. Dès lors, il nous est apparu utile de revenir sur les potentielles implications économiques d’un tel changement de régime.
Florent Wabont, Economiste
Les statistiques économiques américaines publiées en juin ont commencé à mettre en lumière les conséquences de la politique de Donald Trump. L’inflation dans les biens touchés par les droits de douane a augmenté de manière plus évidente qu’au cours des mois précédents, mais elle demeure encore relativement contenue. Premièrement, en raison des stocks constitués en amont par les entreprises, qui écoulent actuellement ces marchandises rapportées aux coûts d’alors. Deuxièmement, car certaines préfèrent rogner sur leurs marges. Troisièmement, car le monde des affaires – tout comme celui des marchés financiers – envisage toujours que D. Trump puisse revenir en arrière. Dans le même temps, la consommation des ménages américains s’est contractée en mai. Sans surprise, ce sont notamment les produits les plus affectés par les tarifs qui ont été boudés. En zone Euro, les données dépeignent toujours une relative stabilité de l’activité. Prise au piège par la politique et ses implications pour l’économie américaine, la Fed a de nouveau opté pour un statuquo. Jouissant d’une situation plus favorable sur le plan de l’inflation, la BCE a, quant à elle décidé, de baisser ses taux pour la 8ème fois en juin. La situation devrait toutefois s’inverser après l’été. La BCE en a probablement terminé, tandis que la Fed pourrait baisser ses taux pour éviter une dégradation trop prononcée de l’emploi et ce, malgré la hausse de l’inflation à venir.
En juin, Donald Trump a aussi fait parler de lui d’une autre manière. Dans le prolongement de la guerre entre l’Iran et Israël, le président américain a donné l’ordre de frapper les trois principaux sites nucléaires iraniens, Ispahan, Natanz et Fordo. Un cessez-le-feu a ensuite été promulgué dans la foulée, mais les tensions au Moyen-Orient demeurent.
Le risque géopolitique peut s’appréhender de plusieurs manières. L’une d’entre elles découle des travaux de Caldara et Iacoviello (2022). Ces deux auteurs ont développé un indicateur de risque géopolitique basé sur un algorithme d’identification de la fréquence d’apparition de mots spécifiques associés aux tensions géopolitiques. Depuis la chute de mur de Berlin, le risque géopolitique a globalement diminué. Cette tendance à la baisse a toutefois été interrompue lors des attentats du 11 septembre et de la guerre en Irak, mais elle a ensuite repris son cours. De même pour les attaques terroristes de 2015. Un seuil majeur a cependant été franchi au départ de la guerre en Ukraine et la tension n’est pas véritablement retombée depuis. Les implications macroéconomiques de l’augmentation du risque géopolitique ne doivent pas être considérées toute chose égale par ailleurs. La nouvelle donne politique, commerciale et les conséquences directes de la pandémie de Covid-19 s’entremêlent avec le facteur géopolitique.
Depuis 2020, le monde apparaît, en effet, beaucoup plus fragmenté. Les initiatives en matière de politiques industrielles et d’autonomie stratégique n’ont rarement été aussi nombreuses. Les chaînes logistiques ainsi que les dépendances à certaines régions du monde ont été repensées, accentuant ainsi le phénomène de découplage. Nous assistons également à une atténuation du rôle du dollar, s’agissant notamment des réserves de changes constituées par certaines banques centrales des pays émergents. Le renforcement des capacités militaires s’est accentué et la volonté de réarmement grandit, dans le sillage de la guerre en Ukraine, des conflits au Moyen-Orient et de la politique extérieure des Etats-Unis.
La multiplication des événements géopolitiques et le nouvel environnement qui les accompagne augmentent la probabilité d’observer des chocs d’offre négatifs, susceptibles d’aboutir à une plus grande variabilité des prix des matières premières ou à des perturbations d’ordre logistique. La dimension militaire n’est par ailleurs plus l’apanage de l’industrie puisqu’on y retrouve des déclinaisons dans le domaine technologique. Les enjeux relatifs au développement et à l’intégration d’outils d’intelligence artificielle sont désormais centraux. Les investissements annoncés dans ces secteurs au cours des prochaines années ne cessent par ailleurs de croître.
Dans ce contexte, le rôle des banques centrales pourrait être chahuté. Premièrement, en raison des politiques budgétaires plus expansionnistes que ce nouvel environnement engendre*. Deuxièmement, par le prisme du concept théorique de la courbe de Taylor. Selon les travaux de l’économiste du même nom, les banques centrales sont contraintes par la recherche d’un équilibre entre la variabilité de l’inflation et celle de l’activité. Cela implique un arbitrage entre plus de l’un pour moins de l’autre, et inversement. Lorsqu’un choc d’offre survient, il n’est pas possible de privilégier à la fois une moindre volatilité de l’activité et une moindre volatilité de l’inflation. Le risque géopolitique induit souvent une augmentation des cours des matières premières. Ce choc d’offre peut à la fois engendrer une hausse de l’inflation, une baisse de l’activité et un accroissement de l’incertitude. Les banques centrales affrontent alors une situation inconfortable, puisqu’elles doivent choisir entre rehausser/laisser inchangé leurs taux pour lutter contre l’inflation, ou les baisser pour soutenir l’activité. Les banques centrales des pays importateurs d’énergie semblent ainsi les plus menacées par ce dilemme.
L’épisode iranien a été trop « furtif » pour s’inscrire dans ce cas de figure. Les tensions dans la région sont toutefois très vives et les craintes autour du détroit d’Ormuz ne sont pas anodines à l’aune des éléments développés plus haut. Si le problème ne se pose pas au moment d’écrire ces lignes, il n'est en revanche pas impossible qu'il puisse se poser à l'avenir, même en l’absence d’une guerre de haute intensité. Une situation bien différente de celle qui prévalait avant la pandémie…
* : nous traiterons de ce sujet au sein d’une prochaine publication hebdomadaire
Graphique du mois : un changement de régime de risque géopolitique
Sources : Ecofi, Caldara & Iacoviello (2022). L'indice de risque géopolitique développé par Caldara & Iacoviello (2022) quantifie les tensions géopolitiques en analysant la fréquence de mots et termes associés au sein d'articles dans les journaux internationaux (majoritairement américains et anglophones). Les données sont représentées en moyenne sur cinq ans. L'échelle est volontairement tronquée. Le libellé "Renforcement des capacités militaires" est une sous-catégorie de l'indice de risque géopolitique et est représenté en % d'articles mentionnant le sujet. Dernières données mensuelles disponibles au 01/07/2025.
Article rédigé par Florent Wabont, Economiste chez Ecofi
Les analyses et les opinions mentionnées ci-contre représentent le point de vue de l’auteur. Elles sont émises en date du 01/07/2025 et sont susceptibles d’évoluer. Elles ne sauraient être interprétées comme possédant une quelconque valeur contractuelle.
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