Depuis plusieurs années maintenant les résultats des entreprises en Europe sont stables. Entre 2022 et 2025, la croissance moyenne des bénéfices par action estimés de l’indice Euro Stoxx n’est que de +0,4 %. Chaque année depuis 2022, le même scénario se répète : les analystes entament l’exercice avec des prévisions de croissance comprises entre +5 % et +9 %, avant de les revoir progressivement à la baisse et finalement terminer sur une quasi-stagnation. Ainsi, les bénéfices ont progressé de +0,1 % en 2023, de +1,5 % en 2024, et les estimations actuelles pour 2025 anticipent désormais une baisse de -1,2 %. En revanche, comme d’habitude, les projections pour 2026 tablent déjà sur un rebond de +11 %...
Tanguy de Kerviler, Gérant, Prévoir Asset Management
Cette succession de révisions à la baisse s’explique par une série de facteurs bien identifiés : la crise inflationniste post-Covid, la hausse des coûts salariaux et énergétiques, la faiblesse économique de la Chine et de l’Allemagne, les tensions géopolitiques et la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement. En 2025, d’autres éléments viennent s’ajouter à cette liste : la valse des droits de douane initiée par l’administration Trump après le Liberation Day, la baisse du dollar, ainsi qu’une instabilité politique accrue en Allemagne puis en France. Le tout se déroule dans un contexte d’essor rapide de l’intelligence artificielle, qui bouleverse certains modèles économiques sans pour autant profiter réellement à l’Europe.
D’aucuns pourraient même penser que finalement, les entreprises européennes, qui vivent une gestion de crise permanente, ne s’en sortent pas si mal. D’ailleurs boursièrement parlant ce même indice Euro Stoxx dont les résultats stagnent, sort de trois années de hausse continue, +12% en 2023, +5% en 2024 et +10.5% au 30 septembre 2025.
Il faut dire que les valorisations ne reflétaient pas du tout le fort rebond des bénéfices post-Covid. Après avoir atteint des points bas, elles ont bénéficié du recul des taux courts, permettant aux grands indices de rebondir fortement. Les grandes capitalisations affichent désormais des valorisations supérieures à leur moyenne historique 2008-2025 (12.6x le PER à 12 mois estimé) : le Stoxx, qui se négociait 20 % en dessous de sa moyenne mi-2022 (10,2x), se retrouve aujourd’hui plus de 20 % au-dessus (15,6x).
Les petites capitalisations, quant à elles, sont restées à la traîne : à partir d’une décote de près de 35 % (9,6x) en 2022, elles demeurent encore plus de 10 % sous leur moyenne historique (13x vs une moyenne 2008-2025 de 14.7x le PER à 12 mois estimé). Il reste du chemin à parcourir.
Sur le plan macroéconomique, les perspectives de croissance mondiale demeurent modestes pour 2025 et 2026, mais — pour la première fois depuis plusieurs années — certaines grandes institutions commencent à réviser leurs prévisions à la hausse. Le FMI, notamment, anticipe désormais une croissance mondiale de 3,0 % en 2025 et 3,1 % en 2026, contre respectivement 2,8 % et 3,0 % auparavant. Cette amélioration reflète une baisse attendue des droits de douane, une expansion budgétaire dans plusieurs grandes économies, ainsi qu’un assouplissement des conditions financières. Certes, cette croissance reste inférieure à la moyenne prépandémique de 3,7 %, mais dans un contexte de visibilité limitée et de crises successives, c’est une évolution plutôt encourageante.
Les risques globaux semblent également commencer à s’atténuer : la crise au Moyen-Orient montre les premiers signes d’apaisement, le dossier des droits de douane — bien que dépendant encore de la personnalité de Donald Trump — semble se stabiliser, et la position américaine vis-à-vis de l’Europe s’est légèrement améliorée malgré le statu quo en Ukraine. Des incertitudes subsistent néanmoins : la résilience de l’économie américaine, la trajectoire de l’inflation, et les tensions politiques européennes continueront d’influencer les taux d’intérêt. Mais le sentiment de "crise permanente" semble enfin se relâcher, ne serait-ce qu’un peu.
Dans ce contexte, la situation reste délicate pour le thème “qualité-croissance”, qui sous-performe nettement. Composé principalement des secteurs industriel, technologique, de la santé et du luxe, il ne doit sa résistance qu’à la bonne tenue du secteur industriel et notamment à sa composante défense — segment sur lequel les fonds sont peu exposés en raison du poids des États dans les modèles économiques.
Cependant, la tendance pourrait s’inverser : le secteur du logiciel, sous pression depuis l’été, semble amorcer un rebond, tout comme les secteurs de la technologie et de la santé (dans une moindre mesure). La « value » a eu tendance monter sur un redressement des fondamentaux, une remontée des multiples et des anticipations de reprise économique alors que dans le même temps les anticipations étaient coupées sur les valeurs de croissance et les multiples dégradés. Le secteur bancaire par exemple évolue désormais à ses plus hauts niveaux de valorisation depuis 2009. Les grandes tendances de fond qui soutiennent nos valeurs de croissance sont toujours là, transformation digitale, transition énergétique, vieillissement de la population… Un arbitrage de rééquilibrage des valorisations pourrait ainsi soutenir le thème “qualité-croissance” d’ici la fin de l’année. La saison des résultats du troisième trimestre, qui débute à peine, donnera rapidement le ton.
Par Tanguy de KERVILER, Gérant, Prévoir AM
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