Retour de Trump : l’effet boomerang sur les marchés financiers

30/06/2025 - source : Profession CGP

Par Aurélien Lux,  analyste chez Galilee Asset Management

« La Bourse s’effondrera si je ne remporte pas les élections de 2024. » Du Donald Trump dans le texte. Cette menace, prononcée en janvier 2024, résonnait alors comme une provocation. Aujourd’hui, elle a pris une tournure presque ironique.

Si la promesse d’un krach en cas de défaite n’a pas eu lieu, c’est paradoxalement son retour à la Maison Blanche qui a déclenché une vague de tension sur les marchés financiers, provoquant une correction brutale, la plus forte depuis mars 2020. Le marché qui avait anticipé son discours « pro-business » dans la lignée de 2016 se retrouve désormais face à une politique imprévisible et agressive. Perçu comme un catalyseur puissant pour la Bourse, le pari Trump devient aujourd’hui une source d’inquiétude et d’incertitude.

Retour en arrière. Les quatre années du mandat de Joe Biden ont été marquées par un important rallye haussier des indices américains, avec une performance du S&P 500 de + 63 % sur cette période. Cette progression a été portée par l’augmentation de la consommation intérieure, catalysée par l’épargne accumulée durant la crise du Covid-19.

Alors que les commerces étaient fermés, les ménages américains ont rempli leur bas de laine. A la réouverture, cette épargne s’est transformée en une consommation de rattrapage, dopant les résultats des entreprises, en particulier dans les secteurs du commerce de détail, des services et des biens durables.

Cependant, cette surchauffe de la demande a aussi eu un revers, l’inflation, qui a culminé à 9,1 % en glissement annuel en juin 2022, un sommet depuis plus de quarante ans. Pour y répondre, la Fed a engagé l’un des cycles de resserrement monétaire les plus rapides de l’histoire récente, portant ses taux directeurs à 5,50 % entre juillet 2023 et septembre 2024.

En parallèle, le conflit russo-ukrainien déclenché en février 2022 a provoqué une crise énergétique mondiale, alimentant les tensions inflationnistes et accentuant la volatilité sur les marchés. Malgré ces secousses, l’économie américaine a continué d’afficher une résilience remarquable, ce qui a conforté la hausse des actifs risqués.

Dans ce contexte, le retour de Donald Trump à la tête des Etats-Unis était perçu comme un possible vecteur de continuité, voire d’accélération de la dynamique économique. Son discours axé sur la croissance, le maintien de taux d’intérêt bas et une politique jugée favorable aux entreprises séduisaient les investisseurs. Les marchés, sensibles à la moindre variation dans les sondages électoraux, ont rapidement intégré ces attentes dans leurs anticipations, dans l’espoir d’un nouveau cycle haussier.

« Nous allons baisser vos impôts. Nous allons les baisser de manière importante. »

Dès le mois d’octobre 2024, les marchés financiers anticipent une possible victoire de Donald Trump, les investisseurs ont activé une stratégie typique du « buy the rumor », achetant les actifs risqués dans la perspective d’un retour du candidat républicain à la Maison-Blanche.

Le marché n’attend pas début novembre, la Bourse lit les sondages et ajuste ses paris ; les investisseurs votent avant les électeurs. On parle alors de « Trump Trades ».

Cette dynamique reposait sur l’anticipation des effets positifs de son programme économique, perçu comme favorable aux entreprises américaines et à la croissance. Par exemple, on peut noter la volonté de réduire les impôts de 21 à 15 %, baisse favorable au maintien de la consommation et de l’investissement, deux composantes du produit intérieur brut.

A l’image de 2016, on observe dès le mois d’octobre un regain d’intérêt marqué pour les valeurs du secteur de la défense. Les marchés anticipent un retour à une posture géopolitique plus agressive, tandis que les secteurs de la technologie et des énergies fossiles se projettent déjà vers quatre années de ciel bleu, portés par une politique favorable au développement industriel.

« Ce sera l’âge d’or de l’Amérique. C’est une magnifique victoire pour les Américains. »

Au lendemain des résultats, l’euphorie s’empare des marchés, le Nasdaq progresse de + 4 % en seulement deux séances. Les marchés avaient anticipé la tendance, mais l’annonce officielle de la victoire de Donald Trump et son premier discours ont pleinement rassuré les investisseurs.

Certaines thématiques se distinguent particulièrement, comme le montre l’indicateur thématique Galilee (ITG) Finance du futur, une des thématiques les plus performantes sur la fin de l’année 2024, parmi les vingt-cinq identifiées par Galilee AM. Elle regroupe les valeurs bancaires (soutenues par les annonces de baisse d’impôts), ainsi que les entreprises technologiques liées à la Blockchain et aux cryptomonnaies, un secteur porté par les prises de position favorables du nouveau président et sa volonté de créer une réserve stratégique de Bitcoin. Cette thématique a bondi de + 14,5 % lors de la semaine suivant le résultat officiel des élections.

A l’inverse, d’autres thématiques ont subi de plein fouet l’arrivée des Républicains à la Maison-Blanche. De manière attendue, l’indicateur thématique Galilee énergies propres, composé de valeurs telles que First Solar ou Nextera Energy, enregistre un repli de - 12 % sur le dernier trimestre 2024 pénalisé par le risque de suspension de projets d’énergies renouvelables.

Les investisseurs jouaient alors pleinement, en cette fin d’année 2024, les « Trump Trades ».

« Nous poursuivrons notre destinée jusqu’aux étoiles, en envoyant des astronautes américains planter la bannière étoilée sur la planète Mars. »

Lors de cette élection, une figure emblématique et controversée de la Tech américaine a publiquement affiché son soutien au candidat républicain, Elon Musk.

Connu pour ses ambitions spatiales, le PDG de SpaceX a multiplié les apparitions aux côtés de Donald Trump, renforçant ainsi les prises de position du candidat sur la conquête spatiale. Les discours de Trump, qui a publiquement soutenu l’idée d’un retour américain sur la Lune et d’une conquête de Mars, ont résonné jusqu’à Wall Street.

Résultat, l’indicateur thématique Galilee, exposé aux valeurs liées à l’exploration spatiale, a enregistré une hausse de +18 % au quatrième trimestre 2024, porté par l’enthousiasme spéculatif autour des nouveaux projets public-privé, notamment entre la NSA et SpaceX.

Les investisseurs ont donc pu profiter de quelques opportunités d’investissement, avant que les fondamentaux économiques et les premières décisions politiques ne viennent inverser la tendance. En Bourse, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel !

« Au lieu de taxer nos citoyens pour enrichir d’autres pays, nous allons imposer des droits de douane et des taxes aux pays étrangers pour enrichir nos citoyens. »

L’euphorie initiale laisse rapidement place à la prudence, puis à la nervosité. Les premières annonces concrètes, fin janvier 2025, en particulier les menaces de relèvement des droits de douane, ravivent les craintes d’une guerre commerciale à l’échelle mondiale. La volatilité implicite, mesurée par le VIX (surnommé l’indice de la peur), amorce une remontée significative dès la fin du mois de février.

Le contexte macroéconomique se détériore simultanément, avec la publication de chiffres décevants sur l’inflation et la croissance américaine, venant contrarier les espoirs de reprise. On assiste alors à un rebalancement des portefeuilles, les investisseurs se délestent petit à petit des valeurs volatiles et à risque, pour se concentrer sur des actions ou des classes d’actifs plus défensives. Entre espoirs de relance économique et craintes d’une nouvelle guerre commerciale, les investisseurs scrutent désormais chaque mot (et chaque tweet) du 47e président des Etats-Unis.

Les gains enregistrés précédemment par les thématiques à dominance growth fondent comme neige au soleil. Au moment de l’investiture de Donald Trump, l’ITG robotique et IA atteignait son plus haut historique. Pourtant, début mars, à peine deux mois plus tard, il accusait déjà une baisse de -16 %. En moins de cinquante jours, les performances réalisées entre le 1er octobre 2024 et le 20 janvier 2025, jour de l’entrée en fonction du nouveau président, ont été totalement effacées. Merci Donald !

Le constat est similaire pour l’ITG luxe et Lifestyle, qui rassemble les grandes valeurs du luxe européen et de la consommation discrétionnaire américaine, avec une baisse de -10 % durant les cinquante premiers jours de mandat de Donald Trump. Les craintes d’un scénario de stagflation (reprise de l’inflation combinée à un ralentissement de la croissance mondiale) alimentées par la menace de droits de douane réciproques ont fortement pesé sur les perspectives économiques de nombreuses entreprises.

Quelques semaines seulement après l’investiture du nouveau président américain, les marchés donnent un signal clair : la prudence s’installe.

Les investisseurs réduisent leur exposition aux thématiques les plus sensibles au cycle et réallouent massivement leurs deniers vers des thématiques plus défensives, porteuses de visibilité.

Parmi elles, la thématique infrastructures s’impose avec force. En hausse de +10 % depuis le début de l’année (au 30 avril 2025), elle attire les flux grâce à son positionnement : des entreprises ancrées au cœur des besoins fondamentaux des économies – transports, énergies, télécommunications. Des acteurs comme Vinci ou American Tower incarnent cette tendance.

« Les marchés vont exploser, les actions vont exploser, le pays va exploser. »

Le 2 avril, désormais tristement surnommé le « Liberation Day », marque un tournant brutal. Donald Trump officialise une politique de droits de douane réciproques, bien plus sévère qu’anticipée : 20 % sur les importations européennes, 34 % sur celles en provenance de Chine, et jusqu’à 46 % sur les produits provenant du Vietnam. Le choc est immédiat, le VIX s’envole au-delà de soixante points de base, un plus haut depuis mars 2020, tandis que les indices actions plongent, - 11 % en deux séances pour le S&P 500 et - 8,7 % pour le MSCI World. Le marché bascule dans un climat « risk-off » généralisé, marqué par un retour vers les actifs refuges, notamment l’or.

En quelques semaines, la confiance laisse place à la fébrilité, à une hausse de la volatilité et à de l’incertitude ; les indices glissent finalement en « bear market », (- 20 % depuis le point haut de janvier 2025). Un scénario qui ne s’est produit que neuf fois dans l’histoire du Nasdaq depuis sa création en 1971 !

« Mes politiques ne changeront jamais. C’est le moment de devenir riche, plus riche que jamais ! »

Les réponses immédiates de la Chine ont entraîné un bras de fer entre les deux premières puissances mondiales, mal accueilli par les marchés mondiaux, accentuant la panique.

Les valeurs les plus touchées sont celles liées à la consommation, aux loisirs et à la technologie. Des géants comme Nvidia (robotique et IA) ou Nike (luxe et Lifestyle), dont les chaînes de production sont situées en Asie, ont vu leurs cours plonger. Apple a perdu 300 milliards de dollars de valorisation en une journée. En effet, une grande partie de la production de l’entreprise est située au Vietnam, pays touché par d’importantes augmentations des droits de douane. En un mot, la thématique robotique et IA a chuté de plus de 14 % en cinq séances.

« Je fais chuter la Bourse exprès pour forcer la Fed à baisser les taux. »

Les marchés s’interrogeaient depuis plusieurs semaines pour savoir à quel moment le « Trump Put » entrerait en action. Autrement dit, quel événement ou quel seuil déclencherait une intervention politique destinée à soutenir les marchés et à éviter une véritable crise économique mondiale ? Il apparaît désormais que ce seuil était plus bas que prévu, mais surtout, qu’il ne se situait pas du côté des actions, comme beaucoup l’imaginaient, mais du côté du marché obligataire.

A la suite des annonces du « Liberation Day », de nombreux investisseurs étrangers et certains Hedge Funds américains ont massivement vendu des obligations du Trésor américain, révélant leurs craintes concernant la stabilité du pays. Cela a provoqué une forte chute des prix de ces titres obligataires, entraînant une hausse brutale des rendements : le taux à dix ans a grimpé à 4,5 %, tandis que celui à trente ans a atteint 4,92 %, enregistrant la plus forte progression sur trois jours depuis 1982.

Face à cette pression intense sur le marché obligataire et à la montée des risques systémiques, l’administration Trump a annoncé la suspension temporaire des hausses de droits de douane prévues pour le 9 avril pendant quatre-vingt-dix jours, à l’exception de celles visant la Chine.

Cette décision visait clairement à calmer les tensions financières et à restaurer la confiance des investisseurs. C’est précisément dans ce contexte que s’est manifesté le « Trump Put », une intervention politique visant à préserver la stabilité globale des marchés financiers. Même Trump cède de temps en temps.

« C’est le moment d’acheter ! »

La déclaration de Donald Trump, du 9 avril – quelques heures à peine avant l’annonce surprise d’une trêve commerciale de quatre-vingt-dix jours – soulève de nombreuses interrogations.

Sommes-nous à l’aube d’un retour à la stabilité ou, au contraire, faut-il redouter une nouvelle phase de turbulences sur les marchés ? C’est la question que se posent aujourd’hui tous les investisseurs. Cependant une autre question, plus dérangeante, circule dans certains cercles : assistons-nous à l’un des plus grands délits d’initiés de l’histoire récente ? Ce n’est pas à nous d’en juger – mais il est clair que la coïncidence interpelle.

Les derniers indicateurs macroéconomiques font état d’un ralentissement de la croissance américaine au premier trimestre 2025. Pourtant, les marchés boursiers reprennent des couleurs depuis l’annonce de la suspension des droits de douane. Nous observons que les investisseurs sont à nouveau attirés par les niveaux de valorisation.

Malgré le choc initial, la dynamique semble s’être inversée : depuis la mi-avril, chaque bonne nouvelle, même modeste, est saluée par les marchés. L’espoir d’une stabilisation – voire d’une reprise – gagne du terrain.

Certains signaux laissent entrevoir un début de normalisation : les valorisations plus raisonnables, une volatilité en repli, et des flux d’investissement revenant vers les actifs risqués. Bien sûr, écarter totalement le risque d’une nouvelle phase baissière serait prématuré.

Cependant, dans un contexte géopolitique qui montre des signes d’apaisement, le taureau semble bel et bien prêt à relever la tête.

Dans ce contexte, les thématiques technologiques – robotique et IA, Cloud et IoT – s’imposent aujourd’hui comme des opportunités d’investissement de premier plan.

Longtemps perçues comme chères, ces thématiques bénéficient désormais de points d’entrée bien plus attractifs. Le Price Earning Ratio (PER) moyen des valeurs technologiques s’est rapproché de celui du MSCI World – un phénomène rare pour des segments traditionnellement associés à des primes de valorisation élevées. Certaines sociétés jadis jugées surévaluées se traitent désormais sur des multiples plus acceptables offrant des perspectives intéressantes pour les investisseurs ayant un horizon d’investissement supérieur à cinq ans.

La thématique Cloud et IoT, en particulier, présente une dynamique structurante. Elle englobe les acteurs clés du stockage de données, des centres de calcul, et des objets connectés – qu’il s’agisse d’ampoules intelligentes, de dispositifs médicaux ou d’appareils électroniques du quotidien. Ces objets interagissent, apprennent et anticipent. La convergence avec la thématique robotique et l’intelligence artificielle est naturelle. L’IA, notamment générative, accélère la connectivité, l’automatisation, la prise de décision. Et derrière des outils comme ChatGPT, ce sont des besoins massifs en infrastructures Cloud qui émergent, renforçant l’interdépendance entre ces thématiques.

La thématique tourisme et loisirs retrouve aussi une vigueur impressionnante. En 2024, le nombre de touristes internationaux a atteint 1,4 milliard, soit 99 % du niveau pré-Covid. L’envie de voyager, de découvrir, de vivre des expériences est plus forte que jamais. Et ce mouvement n’est pas conjoncturel, il est structurel. D’ici 2030, l’Organisation mondiale du tourisme anticipe 1,8 milliard de touristes par an. L’émergence des classes moyennes, notamment asiatiques, ainsi que l’évolution démographique, renforcent notre conviction que cette thématique est loin d’avoir dit son dernier mot.

A l’inverse, nous restons à l’écart de la thématique énergies propres. Non pas par défiance vis-à-vis de la transition écologique, mais parce que le momentum boursier nous semble catastrophique.

Le retrait progressif des subventions, conjugué au soutien réaffirmé aux industries fossiles par l’actuelle administration américaine, freine le développement de ces entreprises. Le potentiel est là, à long terme, mais le marché a besoin de signaux plus clairs pour y revenir avec confiance.

« Il n’y aura pas de meilleur endroit sur Terre pour créer des emplois, construire des usines ou développer une entreprise qu’ici, dans la bonne vieille Amérique »

Les prochaines publications de chiffres macroéconomiques seront scrutées de près. L’évolution de l’inflation, des dépenses de consommation ou encore de l’emploi fourniront des signaux clés sur la trajectoire économique à venir. En parallèle, le climat politique pèsera lourd dans la balance. Les avancées rapides des négociations, en particulier avec la Chine, laissent entrevoir un ton plus mesuré, contrastant avec l’imprévisibilité récente du président américain. La question reste entière : Trump adoptera-t-il un discours plus mesuré sur le sujet des droits de douane ou reviendra-t-il à une posture plus erratique ?

Un retour à un discours plus apaisé, couplé à la mise en place de baisses d’impôts, pourrait jouer le rôle de catalyseur. Si les indicateurs macroéconomiques continuent de démontrer la résilience de l’économie américaine, cela renforcerait la confiance des ménages, des entreprises et des investisseurs, posant les bases d’un nouveau cycle haussier sur les marchés.

La planète finance est suspendue aux prochaines déclarations de Donald Trump. « Trade wars are good, and easy to win » que l’on traduirait en francais par « Les guerres commerciales sont bonnes, et faciles à gagner »…